ARFI - À la Recherche d'un Folklore Imaginaire

16 juillet 2026

Être ou ne pas être là

Tribune pensive de Christian Rollet

Être ou ne pas être là

Par Christian Rollet

"Deux événements ont participé au départ de cette réflexion, je les restitue sans analyse :

Le premier rapporté par Louis Sclavis : l’enregistrement en 1977, d’une improvisation en duo, faite en simultanéité chronométrique mais en des lieux différents, avec Maurice Merle distant d‘une soixantaine de km. La musique enregistrée et reconstituée fut - de l’avis de Louis - «sidérante», mais, le relève t-il aussi, aucune oreille humaine ne l’a entendue se faire.

Le deuxième - programmé par le Grame en 2004 - : des danseurs japonais de Butoh de la compagnie Tomoe shizume et hakuboto ont dansé à Tokyo en direct sur une musique jouée à la « boulangerie » des Subsistances de Lyon par Xavier Garcia et ses comparses de l’Arfi. Il y avait un public présent pour le concert, un public présent pour la danse à des milliers de kilomètres ; chacun pouvait voir sur écran, l’autre équipe artistique dans son pays, mais en léger différé.

La pratique me pousse à m’interroger sur le rapprochement suivant : l‘immédiateté avec laquelle la musique instrumentale - ou celle dont nous ne comprenons pas le texte - nous touche entièrement dès sa réception est telle que nous avons le sentiment de partager un instant vécu comme unique, dans une communion de présence originelle ressentie via un corps mu ou subjugué ; ceci est à rapporter à la présence effective qui, elle, est contingente.

Où suis-je quand j’écoute une musique Sénoufo, un madrigal de Gesualdo, Captain Beefheart, les frères Dagar, une Aria de Bach, « Continuum » de Ligeti, un solo d’Ayler, une bourrée auvergnate, etc.?

La musique entendue jouée en direct représente une faible part de la réception/consommation globale de la plupart. Celle que nous écoutons et, plus encore, réécoutons sur tous supports, a été conçue bien avant, jouée ailleurs, il y a un certain laps de temps et enregistrée il y a sans doute moins longtemps mais nous n’étions pas là !

Or, l’impact direct et immédiat des sons donne à cet art une singularité qui abolit le temps et l’espace.

En même temps, si j’ose dire, elle place à découvert une fragilité qui s’insinue comme un biais existentiel. En effet, si le circuit est très court et sans médiation de la perception d’une œuvre musicale jusqu’à ma sensibilité, mon absence physique réelle au moment de l’émission de ce que j’écoute introduit un trouble qui peut donner à l’expérience un goût d’inauthentique.

Il y a une sorte de sentiment de procuration dans la jouissance à être ému par une musique qui est émise loin de son apogée et des circonstances qui l’on fait naître.

Par exemple, écoutez une musique « rebelle » plusieurs années après – tandis que ses auteurs, porteurs d’une colère générationnelle, se sont parfois enrichis et ont abandonnés leur foi/fougue initiales- détourne ou pollue les mouvements spontanés de l’adhésion totale.

La course à la nouveauté, à la détection la plus rapide possible du nouveau talent et de la dernière édition, quels que soient les styles de musique, sont les avatars récurrents du symptôme d’insatisfaction dont je parle.

Combien de fois pouvons nous dire : « J’y étais ! »

Cela expliquerait, s’il est besoin , la recherche de pureté du musicien improvisateur sans concession qui - sans être naïf sur la possibilité d’une table rase des expériences musicales précédentes - essaie à chaque tentative de renouer à nouveau avec l’innocence hic et nunc. Il est là...et nous aussi !"