Hommage à Michel Boiton

Il y a, pour moi, une difficulté à parler de celui qui n’entendra pas les mots d’hommage qui lui sont destinés, parce qu’il est trop tard, et aussi une pudeur devant vous qui allez les entendre en son absence, témoins involontaires de l’évocation d’une intimité que tous n’ont pas partagée au même titre ; mais cette intimité vient en écho, tout aussi profondément, avec celle, unique, secrète que Michel Boiton a entretenue avec chacun et chacune.

Je vais parler égoïstement en mon nom :

Michel n’était pas mon alter ego, plutôt l’inverse : je veux dire que l’attirance humaine durable que nous avons eue l’un pour l’autre était sans doute amplifiée par la distance extrême qui semblait-il nous séparait : origine sociale, culturelle, aspect physique, formation, technique instrumentale, style musical… Au point qu’une telle familiarité vécue de fait malgré cette hétérogénéité apparente s’est révélée d’emblée fascinante.

Je veux parler d’une sorte de coup de foudre.

Il a fallu que nos sensibilités propres reconnaissent en réalité dans ce grand écart… un pas de danse, et oui ! un saut qui franchit un obstacle imaginaire, ou bien un entrechat, en tous cas quelque chose qui avance, échappe au convenu et qui « drive ».

Cette danse-là, nous l’avons partagée pendant quarante ans ou plutôt lors de quarante mille concerts, projets, spectacles, rires et musiques, groupes, et avec plusieurs dizaines de compagnons de scène.

L’enthousiasme qui nous habitait n’a jamais été remis en cause par des parenthèses excessives parfois pathétiques. Ces parenthèses lui appartenaient comme la réponse solitaire à une fêlure fondamentale qui laissait les autres – dont j’étais – à l’extérieur, impuissants et en colère de cette impuissance.

Son regard pétillant, son amitié et son talent venaient ensuite à bout de ce qui aurait pu rester de ressentiment.

Batteurs, frappes et rebonds parlaient pour nous deux en deçà de la parole en disant haut et fort la vitalité, l’énergie et la reconnaissance mutuelle de styles de jeu personnels, dont nous avons inventé la compatibilité.

Nous avons partagé le geste et le goût de la frappe, l’effort et l’endurance qu’elle exige dans la répétition, et la puissance du son qui en découle (créant ainsi un club local de l’Union des acouphènes) ! Mais ce son complexe, polyrythmique, était notre miel quand il parvenait à sortir comme fait par un seul homme…

Les périodes de création – moments de concentration et de confrontation où chacun sait qu’il est à sa place quand il l’a lui-même créée – s’accompagnaient de rituels et de retrouvailles qui nous laissaient étonnés du temps de la séparation qui avait précédé.

A l’issue de la première des spectacles, si le succès était au rendez-vous, Michel me disait invariablement que maintenant il pouvait mourir…

Michel a créé ou participé de manière décisive au sein de l’ARFI entre autres à : Ces Messieurs, Mesure pour Mesure, Dîtes 33, Diakouyou, Sabado Domingo, Baron Samedi s’endimanche, Les Éclopés, Avril l’enchanteur (son oncle, pour lui un mentor déterminant pour ses jeunes choix artistiques), Chang tourné plus de 10 ans, la Marmite infernale où il endossait le rôle rythmique si fédérateur, et aussi les grands spectacles de l’ARFI : La grande Illusion, Les Hommes, les Hommes maintenant, où l’on a littéralement découvert un Boiton acteur : repassant au fer sur scène son costume, une robe à volants ; plumant une poule, côté jardin ; titubant au milieu de la scène après une chute sur sa batterie où il était censé s’être endormi (ce qui est un comble) ; expliquant, le corps couvert d’épingles, au reste de l’orchestre, sa frustration de compositeur… toutes ces séquences ont été suivies de solos resplendissants et rigoureusement passés au marbre d’un travail préliminaire de virtuosité et d’indépendance polyrythmique entre le haut et le bas qui était sa marque… Ostinato et bourdon, tout un programme !

J’abrège.

Le temps de la mémoire commence à peine et il en va ainsi de la peine qui va accompagner longtemps l’évocation de sa mémoire.

Ses autres compagnons de route en diront plus, même par leur silence.

On a du mal à y croire mais il n’est plus là.

Et maintenant, je pleure un autre frère…

                                                                                                  Christian Rollet